Leçon 24 : Qu’est-ce que les cowboys mangent pour Noël?

D’abord, est-ce que les cowboys fêtent Noël?

Les tripots irlandais et les salons parisiens ne sont pas les seuls endroits fréquentables pour des protagonistes. Les grandes plaines arides et les rivières aurifères le sont aussi, et deux fois plutôt qu’une dans Les frères Sisters, ce roman de Patrick deWitt dont Alto a publié la traduction au mois d’août dernier. 

LesfrèresSisters

Je trouve que décembre est un bon mois pour revenir aux cowboys et à l’ambiance surannée des bons vieux westerns. D’abord, parce que les plaines chaudes et désertiques du Midwest américain nous rappellent, à nous Québécois, qu’il n’y a pas que le froid et l’hiver (même si l’hiver n’est pas officiellement arrivé). Ensuite, car les cowboys sont souvent des hommes de peu de mots qui peuvent nous aider à régler des situations gênantes une fois le temps des Fêtes venu.

Membre déplacé de la famille : Pis, t’as travaillé cette année le jeune?

Moi : Le travail rime avec la souffrance et les kilomètres à parcourir.

Membre insistant de la famille : Dis-moi pas que t’as encore écrit des articles pis lu des livres. Il est temps que tu te trouves une vraie job! Tiens, prends ma fille, elle a ton âge pis déjà une maison pis des enfants.

Moi : Les enfants doivent être mis hors de danger. Un accident est si vite arrivé.

Membre horrifié de la famille : Vous êtes toutes pareil à Mourial, des artiss pis des pognes cul. Toi qui aurais pu faire quelque chose de ta vie! Tsé, yé pas trop tard…

Moi : Tout vient à point à qui sait attendre.

Tout est dans l’attitude avec les cowboys. Et je suis bonne pour encore un an avec leurs propos évasifs. Donc, Les frères Sisters. Ce western spaghetti arrive dans sa version française auréolé de prix, et non les moindres : Prix littéraire du Gouverneur général 2011, Prix Rogers Writers’s (meilleur roman ou recueil de nouvelles canadien de l’année), Prix Stepen Leacock (l’auteur canadien du meilleur livre d’humour), sans compter sa mise en nomination pour le Prix Man Booker.

C’est vrai qu’il y a beaucoup d’humour dans Les frères Sisters. Comme dans la chanson de Lisa Leblanc J’pas un cowboy :

Lisa Leblanc

Lisa Leblanc

J’vis pas dans l’désert

But j’feel toute seule en calvaire

So pour passer le temps, j’écoute des vieux reruns des films de John Wayne

J’pas un cowboy

Mais j’aime ça prétendre que je l’suis

Dans mon cœur, dans mon cœur de cœur

J’pas un cowboy – mais j’aime ça prétendre que je le suis.

Lisa Leblanc – J’pas un cowboy

Donc, tout est question d’attitude avec les cowboys. Et les frères Sister, Eli et Charlie de leurs prénoms, et tueurs à gages de leur profession en ont à revendre de l’attitude. Ils forment un duo redoutable depuis plusieurs années, et pour ce coup-ci, ils sont mandatés par le Commodore pour aller prendre la vie de Hermann Kermit Warm, pauvre bougre qui est accusé de l’hypothétique vol d’une formule secrète. 

Patrick deWitt

Patrick deWitt

Bref, les frères partent en 1851 de Oregon City, pour se rendre en Californie afin de commettre leur forfait. Mais ça, c’était sans compter la relation tumultueuse de Charlie avec l’eau de vie, les rages de dents et les déboires de cheval d’Eli — le narrateur de ce conte western burlesque qui a des complexes par rapport à son poids —, les rencontres galantes et les méfaits en cours de route, l’Amérique des chercheurs d’or est tout sauf banale. Eh oui, tout vient à point à qui sait attendre, mais ici, les revirements de situations et les événements loufoques feront dérouter encore et toujours la chevauchée des deux frères qui arriveront plusieurs jours après que leur proie a quitté San Francisco avec l’homme au service du Commodore qui devait les mener à Warm.

Une chose est sûre avec les cowboys : il y a toujours des cadavres en chemin. La violence, omniprésente, sert de trame de fond à l’examen de conscience auquel va se livrer Eli, de loin le plus sensible des deux frères : quitter ou ne pas quitter son état de tueur à gages, et si oui, quoi faire? Pourquoi ne pas ouvrir une boutique avec son frère? Mais la violence ne quitte jamais tout à fait l’épopée fraternelle, mais une fois qu’ils auront découvert la nature de la formule secrète, dont le but est bien sûr de récolter toujours plus d’or, eux aussi seront rattrapés par l’appât du gain. Mais comble de malheur, la formule est toxique et fournira de nouveaux cadavres à cette macabre quête. 

Les frères Sisters, un livre donc, à mettre dans tous les bas de Noël, mais surtout un précieux atout pour faire s’éloigner tout membre de la famille trop insistant autour du bol de punch grâce son humour grinçant et ses épisodes sanglants. Du western comme je les aime : décalé, funeste et rocambolesque. Je vous souhaite un temps des Fêtes décalé, et rocambolesque, pour ce qui est de funeste, soyez patients : tout vient à point à qui sait attendre…

Si vous voulez entendre parler des Frères Sisters par l’auteure d’un autre western succulent, Marie-Hélène Poitras (Griffintown, Alto, 2012), elle était récemment de passage à Lire à ARTV.

Je parlais de Griffintown sur RueMasson, il y a quelques mois.

 

Leçon 22 – Wiazemsky+Godard = Une année studieuse. L’Amour au quotidien

Les amours des autres nous intriguent toujours. Pour tout vous dire, les badinages de mes semblables piquent ma curiosité. Et surtout, lorsqu’il est question de couples célèbres, d’intellectuels ou d’artistes, par-dessus le marché. Ne vous méprenez pas cependant, les frasques des poeple n’ont que peu d’intérêts pour moi (sauf ceux entre Johnny Deep et Vanessa Paradis).

Cependant, lorsqu’une écrivaine que j’aime beaucoup écrit sur ses amours avec un célèbre réalisateur, je ne peux faire autrement que de sombrer. Godard et Wiazemsky. Cette dernière publiait donc au début 2012 Une année studieuse. Je sais, je suis un peu en retard dans mes lectures, mais dès sa sortie, ce livre m’avait intrigué, et il traînait depuis dans ma bibliothèque en attendant le moment où j’allais l’ouvrir.

Je ne sais pas vous, mais moi je ne me lasse jamais des auteurs qui parlent d’eux-mêmes. De leurs bobos, de leur vie de scribouilleur, de leur existence pas toujours organisée, planifiée; de leurs bons et mauvais coups. Je crois que j’essaie par là de comprendre ce qui fait d’eux des écrivains et surtout, j’aime cette proximité avec l’écriture.

Voilà pourquoi j’ai plongé avec quelques mois de retard dans Une année studieuse. Anne Wiazemsky a alors dix-neuf ans, jeune actrice, elle vient de tourner Au hasard Balthazar avec Robert Bresson, nous sommes en 1966 à Paris, et elle fait ce que les jeunes font, et font encore, elle a du front et du culot :

« Un jour de juin 1966, j’écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma, 5 rue Clément-Marot, Paris 8e. Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, Masculin Féminin. Je lui disais encore que j’aimais l’homme qui était derrière, que je l’aimais, lui. J’avais agi sans réaliser la portée de certains mots. »

Comment ne pas être happée par cette 4e de couverture? Quelle promesse! Je me suis laissée attirer, les yeux fermés, les mains avides. Le reste n’en a pas été moins agréable, même si l’essentiel du propos est synthétisé dans cette promesse, et que la démonstration tient plus de l’anecdote que de la littérature à proprement parler.

Au début du récit, la petite fille de l’immense écrivain François Mauriac, doit repasser son bac et profite donc de l’été pour étudier. C’est sans compter l’arrivée de Godard. Après sa sulfureuse lettre, il lui dit partager ses sentiments, une photo de la jeune fille et quelques rencontres ont suffi à le faire chavirer.

Dix-sept années les séparent, lui déjà artiste et intellectuel reconnu, elle jeune femme pas si candide qu’elle n’y paraît d’abord, vivront ensemble une année où l’apprentissage d’Anne n’aura d’égal que l’impétuosité de Godard. Amoureux attentif à l’esprit vif et turbulent, sa vivacité influencera grandement la jeune femme qui défiera sa famille et les restrictions de son époque (elle prendra la pilule!) afin d’être auprès de celui qu’elle aime.

Une année studieuse, titre un peu fade pour une année d’apprentissage aussi riche, est néanmoins une lecture particulièrement agréable, même si la voix et le point de vue de l’auteure se font un peu trop invisibles, laissant toute la place à ses illustres protagonistes.

Anne et Jean-Luc croiseront, entres autres, Francis Jeanson, Michel Cournot, François Truffaut et Jeanne Moreau (sublime dans sa résidence du sud de la France), tourneront ensemble La chinoise, se marieront en secret en Suisse (Jean-Luc y en possède la nationalité) et iront présenter leur film à Avignon et Venise.

Cette Année studieuse est plus le portrait d’une époque qu’un vrai roman. Il est cependant facile de pardonner à Anne Wiazemsky, puisque l’épisode de sa vie qu’elle offre à ses lecteurs est tellement intéressant (suis-je une voyeuse?) que la forme romanesque se plie aisément au propos intime de l’auteure.

Depuis, cette intimité qu’il m’a été possible de partager lors de la lecture, je veux la faire durer le plus possible et c’est pourquoi, je veux voir et revoir tous les films de Godard, toutes les apparitions de Wiazemski comme actrice. Une image ne vaut-elle pas mille mots?

Leçon 20 – Je vous aime écrivains et autres bonimenteurs

Vous écrivains, êtes partout. Dans les films, sur internet, dans la rue, dans les livres, bien sûr, et vos mots sont sur les murs, dans nos histoires, sur des t-shirts, des affiches : vous résonnez sur scène autant qu’entre nos deux oreilles.

Un mois que je vous hallucine, vous vois dans ma soupe, vous rencontre, que nous discutons, que je tente de vous décortiquer, de vous comprendre. Vous et moi sommes liés d’un pacte immuable et silencieux.

Tout a commencé au début d’avril. Marie-Hélène Poitras publiait alors Griffintown. J’ai rencontré la belle autour d’un café, où elle m’a parlé de son amour des mots, des auteurs, de la lecture. Son dernier ouvrage faisait la lumière sur un quartier, Griffintown, un métier, celui de cocher, et mettait en mots tout un pan de l’histoire montréalaise, à la limite de l’asphyxie, dans une histoire proche du western-spaghetti, fin tragique comprise :

« Comme les cochers, les chevaux qui échouent à Griffintown traînent plusieurs vies derrière eux. On les prend tels qu’ils sont. C’est pour eux aussi, bien souvent, le cabaret de la dernière chance. »

 

Puis, il y a eu François Saillant. L’homme venait de publier Le radical de velours, chez M éditeur. Couverture Le radical de veloursJe n’ai pu que constater la fougue de ce grand militant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) et candidat de Québec solidaire dans Rosemont.

« J’exècre la pauvreté. Je n’en peux plus d’un système capitaliste qui, pour l’enrichissement d’une minorité, exploite, saccage, viole les droits. Je suis convaincue que l’avenir de l’humanité passe par une transformation profonde de la société, par des changements radicaux qui vont à la racine même des injustices.

 J’ai aussi la certitude que les actions radicales, celles qui dérangent, perturbent, frappent l’imagination, ont leur place à côté des grandes mobilisations de masse et qu’elles sont tout aussi indispensables. »

 À relire en ces temps houleux. Les luttes actuelles ne sont ni les premières, ni les dernières, mais elles n’en sont pas moins importantes.

Hier encore, je rencontrais Tristan Malavoy pour le lancement de Les Éléments, album musical aussi poétique que mélodique. Le rédacteur en chef du Voir, chroniqueur littéraire et auteur-compositeur-interprète, a trouvé le temps de se mettre en scène et de nous bercer les oreilles de sa verve inspirée et de sa voix grave. Le temps de douze chansons, le monde chavire et les éléments, soit la terre, l’air, l’eau et le feu, prennent forme.

Au détour d’une entrevue, il m’a dit :

« Je me mets en danger continuellement, je ne sais pas où je vais aboutir, je suis quelqu’un d’assez cartésien en général et je mets ça de côté dans l’écriture. J’ai besoin de me faire surprendre par les mots, par moi-même. La poésie a ça de merveilleux qu’elle nous place dans un état d’étonnement par rapport à nous-mêmes ».

Étonnement par rapport à nous-mêmes? N’est-ce pas votre rôle, écrivains, poètes, essayistes et autres bonimenteurs, de nous étonner, de nous émerveiller? Et le nôtre, de nous questionner, de nous laisser emporter? Si oui, je vous remercie, ce mois-ci écrivains, j’ai pu marcher dans vos pas.

Pour lire mes articles :

"Hors de la calèche, point de salut: Griffintown de Marie-Hélène Poitras"

"Être militant ou ne pas l’être: François Saillant publie Le radical de velours"

"Joindre le geste à la parole : Tristan Malavoy lance l’album "Les Éléments"

Leçon 14 – Connie Willis ou l’impossibilité de vivre dans le présent

 

Et oui, je lis de la science-fiction. Et pas n’importe laquelle, s’il vous plaît. De la bonne SF. Du moins, j’y crois. Bref, Constance Elaine Trimmer Willis, alias Connie Willis (pourquoi les auteurs de SF ont souvent des noms étranges en plus de présenter des photos où ils sont rarement sous leurs meilleurs jours?), auteure américaine née en 1945 au Colorado m’est tombé dans l’œil il y a un an déjà, et je viens de terminer la lecture de Sans parler du chien (To say nothing of the dog), paru chez J’ai lu en version française en 2000.

Cette bonne brique dont le sous-titre mystérieux, Sans parler du chien ou Comment nous retrouvâmes enfin la potiche de l’évêque, a pour décor l’époque victorienne, l’Angleterre de la Seconde Guerre mondiale et l’an 2056. Rien que ça.

D’abord, qu’est-ce qu’une potiche me direz-vous? Je ne le savais pas précisément non plus (sauf dans son deuxième sens utilisé plus souvent : marionnette, pantin, et personnage insignifiant ou honorifique), et donc, c’est une espèce de grand vase de porcelaine souvent originaire d’Extrême-Orient.

Bon, intéressant, mais encore? La potiche de Willis est à l’origine de toute une série d’aventures ayant pour décor la Cathédrale de Coventry à diverses époques. Le but : retrouver un vase horriblement laid, mais essentiel dans la conjoncture spatiotemporelle de 2056. Une riche mécène veut reconstruire St-Michael’s Cathedral détruite lors d’un bombardement de la Luftwaffe dans la nuit du 14 novembre 1940* et est prête à risquer le tout pour le tout pour y parvenir, même à mettre en péril la vie de plusieurs de voyageurs temporels mis à sa disposition.

Et oui, en plus d’être une magicienne des voyages temporels, Connie Willis brode sur l’histoire anglaise pour construire Sans parler du chien. Et ce sont les scientifiques chez elle, qui détiennent ce pouvoir. Comme dans Le grand livre (1993), où une jeune scientifique anglaise se retrouve par erreur (et oui, la science des voyages temporels n’est pas exacte) en 1306 pleine peste bubonique, les protagonistes de Sans parler du chien sont des historiens et des chercheurs aux prises avec les aléas des voyages temporels et la possibilité d’anachronismes irréversibles. Si un chat égaré dans le dédale des époques est à l’origine de tous les malheurs, c’est plutôt un chien qui complique davantage la trame narrative.

Je voulais vous parler de Connie Willis, car une bonne histoire, peu importe le genre auquel on la rattache est une bonne histoire. Point. Et j’aime les bonnes histoires. Surtout, quand le présent ne semble pas être d’emblée un imaginaire romanesque. Toute histoire est-elle bonne à raconter? Sous la plume de Willis, il n’y a pas à dire, le futur est un passé conjugué au présent et depuis ma rencontre avec elle, la Cathédrale de Coventry, le Moyen Âge et son terrible fléau, ou encore le Titanic (Passage, 2001) sont beaucoup plus que de tragiques moments de l’histoire de l’humanité.

Voici quelques-unes des œuvres de Connie Willis traduites en français (sinon, il y en a davantage en langue originale anglaise) :

- Le Grand Livre (1993)
Prix Hugo du meilleur roman 1993, Prix Nebula du meilleur roman 1992, Prix Locus du meilleur roman de science-fiction 1993
Remake (1994)
Prix Locus du meilleur roman court 1996
Sans parler du chien (1997)
Prix Hugo du meilleur roman 1999, Prix Locus du meilleur roman de science-fiction 1999
Passage (2001)
Prix Locus du meilleur roman de science-fiction 2002

* Le mythique lieu de culte a réellement été détruit sous les bombes allemandes en 1940 et la construction de la cathédrale actuelle s’est terminée en 1962. D’un style résolument moderne pour l’époque, la nouvelle cathédrale St-Michel a été érigée tout à côté des ruines de la précédente et elles cohabitent encore de nos jours!

 

  

Leçon 10 – Commencer l’année du bon pied : Au diable la modernité, vive l’hypermodernité ou comment les hipsters sont synonymes de fin du monde

Mes vacances ont été synonymes de soirées sur soupers, sur brunchs, sur apéros. J’ai vu tout mon monde à différents moments étalés sur une quinzaine de jours. Vive les parents divorcés et les chicanes de famille, ça multiplie exponentiellement les occasions de trinquer et de manger encore et encore de la tourtière.

Beaucoup de bouffe et d’alcool signifient peu de vrais moments de lecture. J’ai cependant pu me réfugier sur la banquette arrière durant le trajet entre Montréal et Montmagny pour faire la lecture de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, ouvrage de Nicolas Langelier publié en 2010 chez Boréal.

Il faut dire que depuis sa sortie, ce livre, au titre débordant avait piqué ma curiosité. Quoi de mieux que les résolutions intenables de Nouvel An pour repenser sa place dans notre monde hypermoderne?

Nicolas Langelier présente son ouvrage tel un guide de survie et transforme, comme le titre l’indique si bien, ses chapitres en 25 étapes faciles, dont « Décider de faire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard », « Se réveiller et ne voir que du gris autour de soi », ou encore « Réfléchir à l’héritage de sa génération », autant de chapitres qui se veulent tragi-comiques sur notre époque, aussi sordide et mercantile soit-elle.

Au passage, Langelier nous informe sur les concepts de modernité, de postmodernité et bien sûr, d’hypermodernité, et présente certains de penseurs et théoriciens de ces courants. Mais au-delà de ça, Réussir son hypermodernité c’est l’histoire d’un homme (ce pourrait être une femme) aux prises avec des questionnements existentiels suite à la mort de son père, disparu quelques mois plus tôt.

Le personnage se retrouve donc au centre d’un parcours initiatique qui le mènera des commerces branchés de Montréal, au chalet construit jadis par son père, sur les rives d’un lac québécois anonyme où il jettera les cendres paternelles, autant d’occasions de se questionner sur les choix qu’on a faits. Ainsi, sur des airs de fins du monde, l’ouvrage trace une histoire lucide sur cette vie dont vous auriez pu être le héros, mais qui s’est avérée en tous points différente.

Dans un chapitre intitulé « Rédiger son manifeste personnel », l’auteur présente en 3 étapes faciles comment se comprendre soi-même et montrer à tous « quel être exceptionnel vous êtes »! Il n’y a pas à dire, l’autodérision est maître chez Langelier, puisqu’en cette époque de voyeurisme à outrance, le manifeste est là une forme pure de mise à nu : « Diffuser : n’oubliez pas que les choses n’existent vraiment que si les autres en sont informés. Il est donc important de leur transmettre le contenue de votre manifeste personnel », écrit l’auteur.

Je voudrais terminer en vous parlant des hipsters. Et oui, Nicolas Langelier se fait plaisir de faire un détour par eux et d’égratigner quelque peu leur héritage au passage. Alors qu’il nous demande dans un exercice de « réfléchir à l’héritage de notre génération », l’auteur nous laisse avec deux réflexions non équivoques, dont celle-ci de Douglas Haddow : « Nous sommes la dernière génération, la culmination de tout ce qui nous a précédé, détruite par la vacuité ambiante. Le hipster représente la fin de la civilisation occidentale ».

Si vous voulez entendre parler de hipsters, c’est demain soir que ça se passe à l’Amère à boire, une conférence de Daniel Grenier : « On achève bien les hipster ; une autofiction », dès 17 h, sera présentée par Salon Double.

http://salondouble.contemporain.info/conf-rence-de-daniel-grenier-on-ach-ve-bien-les-hipsters-une-autofiction



Leçon 8 – L’inspiration vient en lisant ? Beigbeder, Bon, Laferrière et les autres

N’avez-vous pas toujours la fâcheuse impression, comme moi, lorsque vous arrivez en librairie de ne pas savoir vers quel titre tendre les bras? Vers quel titre vous réfugier? Entendez-vous la voix douce ou parfois au contraire, la voix stridente des livres qui s’adressent directement à vous? : « Moi, moi, choisis moi! ».

Je voudrais pouvoir prendre chaque livre un à un, les regarder de plus près, les contempler davantage, écouter leur murmure encore et encore… Bref, je voudrais tous les sentir, à l’instar de Frédéric Beigbeder dans cette vidéo truculente où l’auteur de 99 francs défend le livre papier et les librairies en chair et en os face à François Bon dont les propos pour le numérique semblent fades vis-à-vis ceux du coloré Parisien.

Frédéric Beigbeder : « On peut caresser les écrans, mais c’est quand même mieux de caresser des gens! »

François Bon: « J’y crois pas ».

Au bout du compte, je suis toujours déchirée, écartelée devant les rayons débordants, renouvelés sans cesse pour me torturer davantage, m’aguicher d’autant plus, me réduire à l’impuissance, l’esclave, la course intellectuelle à la lecture. Et là, le corps et les sens en ébullition, je repense à Dany Laferrière qui a dit 2 choses que je m’efforce de respecter :

• Il faut acheter un livre seulement si on ne peut plus se passer de ce livre en particulier. C’est-à-dire qu’on doit l’acheter comme si on acquérait le pain qui allait nous nourrir et pas avant d’être sur le point de mourir de faim.

• Dans une récente entrevue accordée à Plus on est de fous plus on lit pour la parution de son dernier ouvrage L’art presque perdu de ne rien faire, Laferrière parlait de bons livres, mais surtout de lecteur libre :

« Un bon livre, c’est un livre qui se retrouve entre les mains d’un lecteur libre : c’est qui un lecteur libre? C’est quelque chose de très rare, c’est quelqu’un qui ne cherche pas à lire ce qu’il a déjà lu, ce qu’il connaît, un univers connu, on les voit dans les librairies, les gens ils cherchent un écrivain dont on leur a parlé, qu’ils ont déjà lu, c’est très rare que quelqu’un va aller regarder comme ça, sans avoir entendu parlé de quelqu’un, regarde et prend le texte pour le texte lui-même, c’est pas à la suite d’une rumeur, donc ça ne veut pas dire que l’objet lui-même, le livre soit bon, mais c’est la démarche du lecteur qui lui donne cette légitimité. »

Dany Laferrière me parle toujours droit au cœur, car il parle de courage littéraire, de se remonter les manches et foncer tête baissée dans le texte, pour le texte.

Cependant, la vraie question demeure : sommes-nous influencés par nos lectures, lorsque vient le moment d’écrire? Avec tous ces auteurs qui parlent de lecture, de livre, de liberté, je préfère, pour ma part, revenir à l’essentiel :

Le meilleur moment pour concevoir un livre, c’est pendant que vous faites la vaisselle.
Agatha Christie

Tous les dons en livre sont acceptés.

Leçon 7 – Les conseils d’amis 2 : Lâcher l’écriture ou la perspective d’une vie de merde comme dirait Limonov

Il fut un temps où l’écrivain avait la belle part du gâteau. Suave, héroïque et mystérieux, l’écrivain jouissait de l’admiration inébranlable de ses semblables. Quand il élevait la voix, les autres écoutaient son palabre et n’avaient que de bons mots pour son talent inégalé.

De nos jours, l’écrivain est un être étrange. Et ses amis le considèrent comme tel. Certains vont même jusqu’à le décourager
d’écrire :

« Trouve-toi une vraie job, au moins t’auras de quoi… si jamais »

Si jamais quoi? C’est vrai que l’écriture n’est certes pas toujours lucrative pour un écrivain aguerri ou en devenir (voir ma Leçon 4), malgré tout, je crois que celui-ci est en droit d’espérer un minimum de respect (d’admiration?) de la part de ces amis.

Vous me direz que l’écrivain n’a qu’à changer d’amis, mais là, ce serait trop simple. Qui de nos jours rêve d’être écrivain? Ou plutôt, tout le monde veut écrire, mais qui rêve d’être exclusivement écrivain?

Un écrivain qui se consacre à un autre écrivain : Limonov d’Emmanuel Carrère, publié au printemps dernier et gagnant récent du Prix Renaudot, à défaut du Goncourt que tout le monde lui prédisait.

Si tous les écrivains pouvaient s’enorgueillir d’avoir une vie aussi rocambolesque, pleine d’aventures et rebondissante comme celle d’Edouard Limonov, Russe à part entière et homme de chairs et de sang, la littérature serait une constante mise en abyme surréelle.

« Une vie de merde, oui » : Edouard Limonov résume ainsi son existence dans les magnifiques 489 pages que lui a consacrées Emmanuel Carrère, plus mythique que jamais

Cette vie, peut importe le qualificatif employé par Limonov, est sous la plume de l’écrivain français, entremêlée ici de manière tellement naturelle, que leurs vies, n’en forment plus qu’une.

Carrère écrit :

« J’aurais pu me rassurer en me disant que ce que je ressentais là, Limonov l’avait ressenti lui aussi, qu’il divisait comme je le faisais alors l’humanité en forts et en faibles, gagnants et perdants, VIP et piétaille, qu’il vivait tenaillé par l’angoisse de faire partie de la seconde catégorie et que c’est précisément cette angoisse, si crûment exprimée, qui donnait sa force à son livre. Mais je ne voyais pas cela. Tout ce que je voyais, c’est que lui était à la fois un aventurier et un écrivain publié, alors que je n’étais et ne serais jamais ni l’un ni l’autre »

Vous pouvez aller rencontrer pour une dernière fois Emmanuel Carrère, aujourd’hui, dimanche 20 novembre au Salon du livre de Montréal, de 13 h à 14 h au stand de Gallimard.