Leçon 24 : Qu’est-ce que les cowboys mangent pour Noël?

D’abord, est-ce que les cowboys fêtent Noël?

Les tripots irlandais et les salons parisiens ne sont pas les seuls endroits fréquentables pour des protagonistes. Les grandes plaines arides et les rivières aurifères le sont aussi, et deux fois plutôt qu’une dans Les frères Sisters, ce roman de Patrick deWitt dont Alto a publié la traduction au mois d’août dernier. 

LesfrèresSisters

Je trouve que décembre est un bon mois pour revenir aux cowboys et à l’ambiance surannée des bons vieux westerns. D’abord, parce que les plaines chaudes et désertiques du Midwest américain nous rappellent, à nous Québécois, qu’il n’y a pas que le froid et l’hiver (même si l’hiver n’est pas officiellement arrivé). Ensuite, car les cowboys sont souvent des hommes de peu de mots qui peuvent nous aider à régler des situations gênantes une fois le temps des Fêtes venu.

Membre déplacé de la famille : Pis, t’as travaillé cette année le jeune?

Moi : Le travail rime avec la souffrance et les kilomètres à parcourir.

Membre insistant de la famille : Dis-moi pas que t’as encore écrit des articles pis lu des livres. Il est temps que tu te trouves une vraie job! Tiens, prends ma fille, elle a ton âge pis déjà une maison pis des enfants.

Moi : Les enfants doivent être mis hors de danger. Un accident est si vite arrivé.

Membre horrifié de la famille : Vous êtes toutes pareil à Mourial, des artiss pis des pognes cul. Toi qui aurais pu faire quelque chose de ta vie! Tsé, yé pas trop tard…

Moi : Tout vient à point à qui sait attendre.

Tout est dans l’attitude avec les cowboys. Et je suis bonne pour encore un an avec leurs propos évasifs. Donc, Les frères Sisters. Ce western spaghetti arrive dans sa version française auréolé de prix, et non les moindres : Prix littéraire du Gouverneur général 2011, Prix Rogers Writers’s (meilleur roman ou recueil de nouvelles canadien de l’année), Prix Stepen Leacock (l’auteur canadien du meilleur livre d’humour), sans compter sa mise en nomination pour le Prix Man Booker.

C’est vrai qu’il y a beaucoup d’humour dans Les frères Sisters. Comme dans la chanson de Lisa Leblanc J’pas un cowboy :

Lisa Leblanc

Lisa Leblanc

J’vis pas dans l’désert

But j’feel toute seule en calvaire

So pour passer le temps, j’écoute des vieux reruns des films de John Wayne

J’pas un cowboy

Mais j’aime ça prétendre que je l’suis

Dans mon cœur, dans mon cœur de cœur

J’pas un cowboy – mais j’aime ça prétendre que je le suis.

Lisa Leblanc – J’pas un cowboy

Donc, tout est question d’attitude avec les cowboys. Et les frères Sister, Eli et Charlie de leurs prénoms, et tueurs à gages de leur profession en ont à revendre de l’attitude. Ils forment un duo redoutable depuis plusieurs années, et pour ce coup-ci, ils sont mandatés par le Commodore pour aller prendre la vie de Hermann Kermit Warm, pauvre bougre qui est accusé de l’hypothétique vol d’une formule secrète. 

Patrick deWitt

Patrick deWitt

Bref, les frères partent en 1851 de Oregon City, pour se rendre en Californie afin de commettre leur forfait. Mais ça, c’était sans compter la relation tumultueuse de Charlie avec l’eau de vie, les rages de dents et les déboires de cheval d’Eli — le narrateur de ce conte western burlesque qui a des complexes par rapport à son poids —, les rencontres galantes et les méfaits en cours de route, l’Amérique des chercheurs d’or est tout sauf banale. Eh oui, tout vient à point à qui sait attendre, mais ici, les revirements de situations et les événements loufoques feront dérouter encore et toujours la chevauchée des deux frères qui arriveront plusieurs jours après que leur proie a quitté San Francisco avec l’homme au service du Commodore qui devait les mener à Warm.

Une chose est sûre avec les cowboys : il y a toujours des cadavres en chemin. La violence, omniprésente, sert de trame de fond à l’examen de conscience auquel va se livrer Eli, de loin le plus sensible des deux frères : quitter ou ne pas quitter son état de tueur à gages, et si oui, quoi faire? Pourquoi ne pas ouvrir une boutique avec son frère? Mais la violence ne quitte jamais tout à fait l’épopée fraternelle, mais une fois qu’ils auront découvert la nature de la formule secrète, dont le but est bien sûr de récolter toujours plus d’or, eux aussi seront rattrapés par l’appât du gain. Mais comble de malheur, la formule est toxique et fournira de nouveaux cadavres à cette macabre quête. 

Les frères Sisters, un livre donc, à mettre dans tous les bas de Noël, mais surtout un précieux atout pour faire s’éloigner tout membre de la famille trop insistant autour du bol de punch grâce son humour grinçant et ses épisodes sanglants. Du western comme je les aime : décalé, funeste et rocambolesque. Je vous souhaite un temps des Fêtes décalé, et rocambolesque, pour ce qui est de funeste, soyez patients : tout vient à point à qui sait attendre…

Si vous voulez entendre parler des Frères Sisters par l’auteure d’un autre western succulent, Marie-Hélène Poitras (Griffintown, Alto, 2012), elle était récemment de passage à Lire à ARTV.

Je parlais de Griffintown sur RueMasson, il y a quelques mois.

 

Leçon 19 – S’engager : Quand la grève devient création. Fermaille et autres manifestations.

Il y a fallu un hasard de rencontres imprévues pour que je me rende, lundi soir, au lancement du #7 de Fermaille, à l’Île noire dans le Quartier Latin. Je ne connaissais pas vraiment l’initiative jusqu’à ce que je me retrouve au fond du bar, entourée de tous ces étudiants aux yeux brillants, aux langues déliées, aux poings levés et au souffle créateur.

Fermaille est leur exutoire, une plateforme qu’ils se sont donnés pour créer et échanger en marge des mouvements étudiants contre la hausse des frais de scolarité, mais pas seulement à cause d’eux, mais « aussi hausse de nos angoisses individuelles et collectives comme en témoignent l’actuel paysage artistique estudiantin et cette souffrance d’isolement qui en résulte », scande leur manifeste.

Un vrai de vrai manifeste, avec des dents, du cœur, de l’indignation et de la liberté :

Fermaille
est cet espace
où nous sommes
ce que nous avons à faire. 

7e numéro, 7e semaine de grève : les intrépides membres s’étaient donnés pour mandat d’imprimer chaque semaine (le lundi) une sélection des textes parus durant la semaine sur leur site Web. Le résultat est tout simplement ahurissant. La revue, mince feuillet où le rouge domine, présente une quinzaine de textes, poèmes et idées, où l’inventivité rime avec espoir.

Cette bataille, les étudiants ne la mènent pas seuls, des écrivains et des artistes les appuient : Michel Vézina, Bertrand Laverdure, Jean Barbe et Marie-Christine Lemieux-Couture (explosif poème Speak rich en tabarnaque paru dans le numéro) ont fait résonner le bar de leur verve appuyé ou de leur écoute inconditionnelle.

Hier, était également mis en ligne la vidéo « Les écrivains contre la hausse » : écouter, réécouter, partager. Les écrivains s’engagent. Ils et elles crient leur dégoût, leur haine des mesures libérales, et appuient sans limites leurs jeunes confrères. Ce matin, déjà, il a été vu pas moins de 2859 fois en 24 heures.  

« Quand on doit payer avant d’exister, c’est qu’on est déjà vendu, qu’on est plus qu’une marchandise »    

Laurent Chabin

La salle de l’Île noire était pleine à craquer en ce lundi soir d’un début d’avril survolté. Montréal faisait la belle pour ces jeunes qui pavent eux-mêmes leur avenir à coups de poésie et de vers, de mots survoltés et de créativité qui rime avec engagement. 

Pour tout savoir sur Fermaille, visitez leur site : http://fermaille.com/

Pour rejoindre le groupe Écrivains contre la hausse des frais de scolarité : http://www.facebook.com/groups/132486336880584/144601479002403/?notif_t=group_activity