Leçon 7 – Les conseils d’amis 2 : Lâcher l’écriture ou la perspective d’une vie de merde comme dirait Limonov

Il fut un temps où l’écrivain avait la belle part du gâteau. Suave, héroïque et mystérieux, l’écrivain jouissait de l’admiration inébranlable de ses semblables. Quand il élevait la voix, les autres écoutaient son palabre et n’avaient que de bons mots pour son talent inégalé.

De nos jours, l’écrivain est un être étrange. Et ses amis le considèrent comme tel. Certains vont même jusqu’à le décourager
d’écrire :

« Trouve-toi une vraie job, au moins t’auras de quoi… si jamais »

Si jamais quoi? C’est vrai que l’écriture n’est certes pas toujours lucrative pour un écrivain aguerri ou en devenir (voir ma Leçon 4), malgré tout, je crois que celui-ci est en droit d’espérer un minimum de respect (d’admiration?) de la part de ces amis.

Vous me direz que l’écrivain n’a qu’à changer d’amis, mais là, ce serait trop simple. Qui de nos jours rêve d’être écrivain? Ou plutôt, tout le monde veut écrire, mais qui rêve d’être exclusivement écrivain?

Un écrivain qui se consacre à un autre écrivain : Limonov d’Emmanuel Carrère, publié au printemps dernier et gagnant récent du Prix Renaudot, à défaut du Goncourt que tout le monde lui prédisait.

Si tous les écrivains pouvaient s’enorgueillir d’avoir une vie aussi rocambolesque, pleine d’aventures et rebondissante comme celle d’Edouard Limonov, Russe à part entière et homme de chairs et de sang, la littérature serait une constante mise en abyme surréelle.

« Une vie de merde, oui » : Edouard Limonov résume ainsi son existence dans les magnifiques 489 pages que lui a consacrées Emmanuel Carrère, plus mythique que jamais

Cette vie, peut importe le qualificatif employé par Limonov, est sous la plume de l’écrivain français, entremêlée ici de manière tellement naturelle, que leurs vies, n’en forment plus qu’une.

Carrère écrit :

« J’aurais pu me rassurer en me disant que ce que je ressentais là, Limonov l’avait ressenti lui aussi, qu’il divisait comme je le faisais alors l’humanité en forts et en faibles, gagnants et perdants, VIP et piétaille, qu’il vivait tenaillé par l’angoisse de faire partie de la seconde catégorie et que c’est précisément cette angoisse, si crûment exprimée, qui donnait sa force à son livre. Mais je ne voyais pas cela. Tout ce que je voyais, c’est que lui était à la fois un aventurier et un écrivain publié, alors que je n’étais et ne serais jamais ni l’un ni l’autre »

Vous pouvez aller rencontrer pour une dernière fois Emmanuel Carrère, aujourd’hui, dimanche 20 novembre au Salon du livre de Montréal, de 13 h à 14 h au stand de Gallimard.